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Les trésors d'Alice Lupin
Bernadette Richard
On l’appelait «la p’tite dame». Elle avait quelque chose du Petit Chaperon rouge, version grand-mère. L’œil malicieux, le bon mot aux marchands, toujours vêtue de gris, bonnet ou chapeau rouge, souliers carmin, foulard vermillon ou broche incarnat sur la robe anthracite. Panier au bras, elle achetait légumes, fromage et poiscaille en racontant des histoires, prenant à témoin vendeurs et clientèle. Elle ne sortait jamais sans son chien minuscule, qui calquait son pas sur le trottinement de sa maîtresse.
Qui eût pensé que la p’tite dame, nommée Alice, n’était pas tant Chaperon rouge au pays des merveilles, plutôt Arsène Lupin, qui vouait une passion névrotique aux tic-tac?
Un jour de grand soleil, le libraire ambulant qui écoulait au marché des livres d’occasion, fut attiré par un collier qui scintillait au cou du quatre pattes. Il interrogea sa cliente. Toute fière, elle attrapa Douchka, ébouriffa la bestiole afin de dévoiler le collier de cuir auquel était attachée une jolie montre de dame, étincelante de diams; le libraire n’y vit que strass dépourvu de valeur. Et, la p’tite dame tomba malade, elle qui n’avait jamais affiché le moindre rhume. Elle appela le libraire, lui demandant s’il était d’accord de lui apporter quelques livres. Bon enfant, il accepta et en profita pour lui livrer ses courses habituelles.
Quand il sonna, elle le fit entrer, le priant de prendre place, le temps d’un café. Elle babillait comme une perruche et lui adressa soudain un clin d’œil complice:
– Venez jeune homme que je vous dévoile mes collections!
Intrigué, le libraire la suivit dans deux grandes pièces à l’arrière de l’appartement. Quand il pénétra dans l’antre, il resta stupéfait: des livres, encore des livres, il s’y attendait, mais sa surprise vint des étagères élevées au milieu des chambres, où trônaient des centaines de montres et de pendulettes.
– Trente ans de travail, jubila la vieille dame… Regardez, dit-elle en le tirant vers la deuxième vitrine, la vôtre est là aussi!
Le souffle coupé, le libraire visita le curieux musée, constatant que la chapardeuse avait du flair: il y en avait pour tous les goûts, y compris les noms les plus nobles de la belle horlogerie à croix blanche, une grande complication, un tourbillon, des montres aux cadrans soignés, colorés, étoilés, dorés, empierrés ou très sobres. Elle était radieuse, le libraire ne se voyait pas la livrer aux flics, mais il demanda à récupérer sa montre, un cadeau de sa femme. Elle obtempéra volontiers. Nul ne sait ce qu’est devenue la collection…
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