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Le coucou ne cache plus la forêt
Texte: Thomas Byczkowski, traduction: Jean-Pierre Ammon
Un bref regard sur l’horlogerie allemande révèle des aspects fascinants: plus ancienne, elle fut aussi plus importante qu’en Suisse, mais son évolution a été tout aussi agitée que l’histoire du pays.
Nul ne peut assurément rivaliser avec la minutie et l’opiniâtreté démontrées par les Suisses pour transformer la mesure du temps en un secteur industriel à l’étonnante diversité. Il n’est pas inutile pourtant de jeter un regard en direction de notre voisin septentrional. En effet, depuis la réunification, des garde-temps qui ne redoutent aucune comparaison ont insufflé un nouvel élan à l’horlogerie allemande. C’est notamment la petite ville saxonne de Glashütte qui a su redonner son éclat d’antan aux montres made in Germany.
Historiquement, l’horlogerie a représenté une branche d’activité essentielle en Allemagne. C’est là que la première montre de poche vit le jour, tout comme la montre-bracelet la plus précise de tous les temps. Et l’entreprise qui fut autrefois le plus grand fabricant horloger du monde y continue sa production. De surcroît, les alliages utilisés pour la confection des spiraux, ces ressorts qui assurent la bonne marche de presque tous les garde-temps mécaniques, sortent des creusets d’une fonderie allemande. Cependant, les vicissitudes de l’histoire ont réservé à l’industrie horlogère allemande un tout autre destin qu’à sa consœur helvétique.
Prestigieux passé
L’horloger Peter Henlein de Nuremberg est-il ou non l’inventeur de la première montre de poche? De nos jours encore, cette question reste sujette à controverse. Selon toute vraisemblance, différents esprits inventifs en Angleterre, en France et en Allemagne eurent simultanément l’idée de réduire les dimensions des pendulettes, afin de les transformer en instruments pouvant se glisser dans une poche de vêtement. Quoi qu’il en soit, il est incontestable que Henlein fabriqua dès 1510 déjà des montres à la forme ovale qui se portaient sur le corps, cent septante ans avant que le forgeron Daniel JeanRichard ne pose, à son établi du Locle, la première pierre de l’horlogerie en Suisse.
La référence Junghans
La Mega 1, le garde-temps le plus précis de tous les temps, arbore la signature de Junghans, une entreprise de la Forêt-Noire qui, avant la Première Guerre mondiale, était alors le plus grand producteur horloger de la planète fabriquant environ 4,2 millions de montres par année avec un effectif de quelque 5000 collaborateurs. C’est en 1990 que la marque présenta la Mega 1. Radiopiloté, l’instrument recevait les signaux temporels émis par l’horloge au césium de l’Institut fédéral de physique de Braunschweig. Aujourd’hui encore, ces mouvements qui se règlent d’eux-mêmes assurent des ventes considérables à Junghans. S’ils ont conquis les tableaux de bord des automobiles, ils se sont essentiellement répandus sous la forme de réveils, pendulettes de table ou horloges murales. D’ailleurs, presque chaque atelier d’horlogerie suisse utilise un garde-temps Junghans comme instrument de référence.
De Pforzheim à Glashütte
Si l’horlogerie allemande ne fit sa vraie apparition qu’au milieu du XVIIIe siècle à Pforzheim (Land de Bade-Wurtemberg au sud-ouest du pays) qui, pendant presque deux siècles, a détenu le titre de centre allemand de la mesure du temps, c’est en Saxe (près de la frontière tchèque), à Glashütte, au cœur d’une région éloignée et faiblement développée, que l’horlogerie s’assura un essor économique durable.
Et, même si dès le début de leur activité, les entreprises allemandes ont produit des montres en grandes séries, jusque dans les années 1930, les horlogers de Pforzheim n’étaient pas en mesure de construire les machines de précision nécessaires à la production de tous les composants; contraints dès lors de les acheter en Suisse, d’une manière plus ou moins légale.
Quant aux fondateurs de la société Tutima de Glashütte (elle deviendra plus tard le premier producteur allemand d’ébauches), ils firent plus, puisque, en 1927, ils achetèrent une fabrique horlogère de Bienne, avec ses modèles, ses techniciens, son parc de machines et la délocalisèrent entièrement en Saxe.
Conséquences de ces diverses stratégies: avant la Seconde Guerre mondiale, la production de mouvements connut un tel développement en Allemagne que les Suisses se mirent à craindre pour leur monopole et réduisirent drastiquement leurs livraisons.
Dès lors, il ne resta plus aux horlogers allemands que de réaliser eux-mêmes les délicats échappements, jusqu’alors importés de Suisse, et de gagner ainsi, peu de temps avant l’éclatement du conflit, leur totale indépendance, assez tôt par ailleurs pour produire les détonateurs et systèmes de mise à feu destinés aux bombes et aux fusées du régime nazi.
Au cours des années 1990, il a suffi aux marques Hanhart (également établie en Suisse à Diessenhofen depuis 2008), Tutima, Sinn, Laco, Stowa ou Junghans, qui appartenaient alors encore au groupe d’armement Diehl,
de puiser dans leurs anciennes compétences pour rééditer les montres militaires qui leur avaient permis de survivre pendant les années de guerre.
La Mecque
Glashütte (appellée aussi la Suisse saxonne) est depuis fort longtemps considérée comme La Mecque de l’horlogerie allemande. Et la parenthèse du régime de la RDA n’y a rien changé. Au cours de ces années-là, les entreprises horlogères de la ville furent en effet regroupées dans des combinats chers au régime communiste et ne produisaient alors essentiellement que des montres bon marché destinées à l’exportation. Désormais, et même si chaque manufacture locale se considère comme l’héritière du grand Adolph Lange, qui introduisit l’horlogerie en Saxe, c’est de nouveau de Glashütte que proviennent les montres allemandes certainement les plus belles et assurément les plus chères.
Nomos, Glashütte Original ou encore A. Lange & Söhne en sont les grands noms et le made in Glashütte peut être considéré comme un digne équivalent du Poinçon de Genève, toute infraction à cette stricte norme d’origine étant du reste fortement sanctionnée, comme vient de l’apprendre à ses dépens Mühle, poursuivie par son voisin Nomos. En procédant à ses propres tests de chronométrie dans l’ancien observatoire de la cité, le joaillier hambourgeois Wempe a lui aussi résolu de doter ses nouvelles collections horlogères d’un éclat que seule Glashütte est à même de lui conférer. Quant aux marques qui, à l’instar de Tutima – désormais installée dans la banlieue de Brême – ont délaissé cette terre bénie, elles ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes.
Perfusion helvétique
L’influence décisive exercée par les Allemands sur l’horlogerie s’illustre aussi dans le brevet déposé pour incorporer du béryllium à l’alliage Nivarox, utilisé pour la fabrication des spiraux. Ainsi à Hanau, un vaste creuset sous vide produit chaque année 350 kilos du prestigieux Nivarox CT qui sert, ensuite en Suisse, à la confection de quelque 35 millions de spiraux – une quantité suffisante pour assurer un bon fonctionnement à la totalité des mouvements mécaniques helvétiques.
Mais cette influence est un peu l’arbre qui cache la forêt. Car, aujourd’hui encore, le monde horloger germanique est sous perfusion helvétique. Dans le cas de Chronoswiss, à
Munich, le nom n’est pas le seul indice de cette dépendance. Si l’entreprise construit désormais son propre mouvement (développé par un
Allemand établi en France!), la plupart de ses modèles sont en effet équipés de calibres ETA. Quant aux garde-temps signés Rainer Brand, Jörg Schauer & Stowa, Marcello C. ou Kienzle, ils sont tous animés par des mécanismes suisses, comme les réalisations de la maison Laco, actuellement en cessation de paiements. Et même Montblanc, la manufacture d’instruments d’écriture établie de longue date à Hambourg, a jeté son dévolu sur la ville du Locle, puis sur l’ancienne manufacture Minerva, de Villeret, pour y fabriquer ses collections de montres.
Influences germaniques
Sans la Suisse, l’Allemagne ne connaîtrait pas une telle diversité de marques, mais la réciproque est vraie aussi. La prospérité de certaines entreprises helvétiques repose en effet en bonne partie sur des forces venues d’outre-Rhin. En l’absence du clan Scheufele, de Pforzheim, Chopard aurait disparu, tout comme Fortis s’il n’y avait eu la famille Peter, de Sarstedt, ou encore Eterna, propriété de la famille Porsche. Ce sont également des entrepreneurs allemands qui ont fondé la marque Martin Braun du groupe Watchland, alors que le pôle horloger du groupe Richemont était jusqu’à ce printemps dirigé par Norbert Platt, un citoyen allemand.
La symbiose apparaît avec une évidence particulière à Glashütte. Dans les années 1990, la renaissance de la manufacture A. Lange & Söhne (propriété du groupe Richemont) ne se serait pas déroulée sous un jour aussi favorable si elle n’avait pu s’appuyer sur le savoir-faire helvétique. Son directeur général d’alors, Günther Blümlein, a fait d’innombrables aller-retour entre Schaffhouse et la Saxe, en compagnie de Kurt Klaus, le légendaire horloger d’IWC. Les autres manufactures allemandes ont également importé force horlogers et machines de la Suisse, sans oublier de rappeler que Glashütte Original et Union Glashütte appartiennent à Swatch Group, son créateur et président ayant même érigé un monument qui porte son nom au cœur de la cité saxonne en y créant la Fondation du Musée allemand de l’horlogerie Glashütte – Nicolas G. Hayek.
On ne saurait conclure sans mentionner enfin Rolex, la manufacture devenue depuis un siècle synonyme de montres suisses de luxe, elle qui fut créée par Hans Wilsdorf, issu de la dynastie des brasseurs Maisel, bavaroise pure souche.
Espoir
Le panorama horloger allemand est donc loin de se limiter aux coucous de la Forêt-Noire. La Seconde Guerre mondiale et ses conséquences, à l’image de la division du pays qui s’ensuivit, expliquent assurément la taille relativement restreinte de ce marché, dont la production ne dépasse guère un million de montres par année. Néanmoins, il n’est pas contestable que l’Allemagne a apporté une contribution essentielle à l’histoire de la mesure mécanique du temps. Un signe d’espoir pour l’avenir.
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